Homo Homini Lupus 2005

Copyright © Jocelyn Bigot 2008 Toutes oeuvres : reproduction interdite sauf autorisation

Œuvre à la fois sensible et engagée, Homo Homini Lupus poursuit et accentue le questionnement de l'artiste sur sa raison d'être, en juxtaposant sa propre histoire à l'Histoire collective. Il s'agit d'une série de 18 diptyques où s'affrontent les images en couleurs de son quotidien à d'autres, ultra-violentes et en noir et blanc, issues de la télévision.

L'ensemble Homo Homini Lupus (l'homme est un loup pour l'homme) s'est peu à peu mis en place à la suite de la lecture d'un texte de Freud sur la violence, qui cite cette pensée de Plaute : '' L'homme n'est pas un être débonnaire, au cœur assoiffé d'amour, dont on dit qu'il se défend quand on l'attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d'agressivité (…). L'homme est en effet tenté de satisfaire son besoin d'agression aux dépens de son prochain, d'exploiter son travail sans dédommagements, de l'utiliser sexuellement sans son consentement, de s'approprier ses biens, de l'humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus : qui aurait le courage, en face de tous les enseignements de la vie et de l'histoire, de s'inscrire en faux contre cet adage? ''

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Toujours plus qu'hier, l'actualité va dans ce sens. L'homme reste un loup pour l'homme et semble ne vouloir retirer aucune leçon de l'Histoire qui se répète invariablement. La télévision, si elle engendre souvent elle-même l'horreur avec complaisance, est depuis longtemps la meilleure messagère de toute la violence et de toute la souffrance engendrées par l'homme. Nous sommes conscients de ne plus porter attention à ce que nous voyons. Il est trop facile aujourd'hui d'éteindre le téléviseur et de retourner à son quotidien. Comme la majorité des téléspectateurs, l'artiste agit ainsi. Mais il a été frappé de constater que certaines de ses photographies, issues de son univers intime, se superposaient comme à son insu à des images vues à la télévision. Pourquoi ? Pourquoi la réalité, pourquoi sa réalité lui paraît-elle plus réelle que celle, si terrible, qui est inscrite dans l'Histoire collective et qu'il perçoit derrière son petit écran (de protection) ? Faut-il reproduire la violence et l'exposer pour qu'elle finisse, enfin, par nous toucher et nous faire (ré)agir ?

Les diptyques de Homo Homini Lupus permettent à Jocelyn Bigot de provoquer certains questionnements chez le spectateur - sur sa non-action notamment - engendrés par le complexe de culpabilité, sentiment sur lequel est construit toute cette œuvre. Aux images colorées et vives de son quotidien se juxtaposent celles, ultra-violentes, en noir et blanc et directement photographiées sur son écran de télévision, de l'Histoire. Ainsi se forment des couples iconographiques qui créent volontairement le malaise : des danseurs agglutinés dans un club sont confrontés à des prisonniers entassés dans un camp de concentration ; la gazinière à la porte entrouverte de l'artiste jouxte un four crématoire ; une Rolls-Royce photographiée dans les rues de Paris fait face à la carcasse d'une voiture piégée en flammes ; un avion en plastique jaune se trouve en vis-à-vis avec un bombardier, des cerises et des prunes amassées reprennent l'image d'un empilement de crânes ; des nuages pris dans le ciel de Bretagne font écho aux fumées d'une explosion atomique ; des drapeaux tibétains aux couleurs vives s'opposent à un drapeau nazi, etc.

Volontairement, Jocelyn Bigot ne choisit que des images où la violence est directement engendrée par l'homme. Il ne s'agit pas de dénoncer simplement la misère (pauvreté, sans-abris, victimes d'accidents ou de catastrophes naturelles) ni de se contenter d'une simple prise de conscience chez le public. Son propos cherche à poser des questionnements sur les raisons qui nous poussent à répéter les mêmes erreurs (les mêmes horreurs) et à les inscrire de nouveau dans nos livres d'Histoire. Soulever des questions qui semblent essentielles à la compréhension du monde dans lequel nous vivons et dont nous semblons tant nous plaindre, voilà le propos de l'œuvre Homo Homini Lupus.