Texte de Stéphane Bouchard, lauréat du Prix de participation de la catégorie " Grand public "

du Concours 2004 Devenez critique d'art, organisé par le Centre international d'art contemporain de Montréal.

 

Jocelyn Bigot

Hommage à ORLAN / MesuRage de l'Espace d'exposition de l'ex-édifice The Gazette lors de la 4ème Biennale de Montréal

La moindre des choses, lorsqu'on parle d'art public, serait d'en définir la teneur. Un raisonnement simpliste pourrait nous faire dire qu'il s'oppose à l'art privé. Que, contrairement à ce dernier, l'art public est la possession d'une collectivité. Cependant, comme il est possible de le constater à la Biennale de Montréal, la situation est un peu plus complexe, l'art public étant plus une question d'espace que de propriété. Qu'il soit intérieur ou extérieur, cet espace a été exploité par les artistes de diverses façons. Entre lieu d'aménagement et d'exposition, le domaine public est à l'artiste d'aujourd'hui ce que la toile était au peintre d'autrefois.

C'est à travers une performance de Jocelyn Bigot, intitulée Hommage à Orlan, qu'on peut apercevoir une facette de l'exploration de l'espace. Son œuvre, empreinte d'une grande contradiction qui, loin de lui nuire, propose une leçon d'histoire de l'art à quiconque s'y intéresse. Pour en faire un résumé rapide, l'œuvre se présente comme la mesure du bâtiment, qui autrefois abritait la Gazette, avec comme unité, le corps même de Bigot. Son MesuRage d'institution, à la fois clin d'œil au système impérial, qui fonctionne en pieds et en pouces, transporte avec lui les grandes lignes de l'art contemporain, laissant de côté la production mercantile d'objets, et puise même jusque dans les fondements classiques de l'art.

Je n'apprendrai rien à personne en affirmant que le corps humain se trouve au milieu de la statuaire grecque antique, prémices de la création artistique occidentale. Si, à cette époque, les œuvres idéalisaient les proportions du corps en les amenant au rang idéal de la divinité, Bigot, lui propose une lecture contraire. Il utilise son corps, un comme les autres, ne se dégageant pas vraiment de la moyenne (sans vouloir insulter l'artiste), pour recréer un absolu. En effet, le bâtiment de la rue Saint-Antoine, dans l'œuvre de Bigot, perd ses qualités monumentales pour retourner à l'échelle humaine. La grandeur de l'édifice est divisée par le nombre de Bigot. L'être humain devient le centre de l'œuvre d'art. Comme il l'a si souvent fait dans l'histoire de l'humanité, l'homme ramène ce qui est plus grand que lui à sa propre échelle. Par extension, il est l'unité sur laquelle toute chose se construit, tout se rapporte à lui.

Car dans cette performance, comme dans les premières unités de mesure pour la construction tant d'objet utilitaire que d'architecture, la rationalité du système métrique moderne est supplantée par le caractère personnel et unique des proportions humaines. Que ce soit dans les cinq cents coudées de l'arche qui permit à Noé, selon la volonté de Dieu, de sauver la vie sur terre ou dans le système de proportion instauré par Le Corbusier pour un mobilier fonctionnaliste, la singularité de la forme de chaque être humain est laissée de côté, dans ces systèmes, pour créer une unité de mesure qui rejoint le général.

C'est là l'ironie de la chose. À travers une énorme diversité de tailles, de poids, d'apparences... donc de différences, l'être humain est capable de trouver, après une certaine institutionnalisation, un dénominateur commun. Dans la performance de Bigot, ceci dit, la règle de l'universalité est encore à l'état embryonnaire. En ramenant l'édifice à un multiple de lui même, il propose une expérience artistique qui est certes renouvelable, l'artiste étant devenu une unité de mesure, mais sans l'acceptation des autres, l'expérience restera marginale. C'est donc dire que pour rendre utilisable une unité, il faut d'abord un certain consensus. Comme quoi, le subjectif devient objectif, dans la mesure, seulement lorsque l'unité est utilisée par une majorité de gens.

Et qu'en est-il d'Orlan là-dedans, puisqu'il est bel et bien question d'elle dans l'œuvre? Disons que Bigot, comme l'artiste française, surtout connue pour ses transformations chirurgicales artistiques, utilise, dans cette performance, lui aussi le corps humain comme matière première de l'œuvre d'art. À la différence que, pour s'attarder à la facette de son travail qui rendit Orlan célèbre, Bigot ne mutine pas, si vous permettez l'expression, son corps. D'un autre côté, les deux artistes proposent une réflexion sur les canons: Orlan, ceux de la beauté, Bigot, comme il a été dit, ceux des proportions. Mais, je l'avoue, les deux sont intimement liés ; la soi-disant perfection étant établie par des stéréotypes de société assez contraignants et bien établis.

Outre cela, il y a le clin d'œil direct, la façon de procéder identique. Celle de noter le nombre de Bigot sur un certificat qui authentifie l'acte, immortalisant le mesurage (l'institution mesure 341 Bigot), celle qui recueille la saleté accumulée sur l'habit blanc, en tout point semblable à celui qu'utilisait Orlan, créant ainsi des témoins silencieux de la scène.

Alors, si dans ce texte, une grande majorité du rapport de la culture occidentale avec la proportion a été oubliée, cela est dû uniquement au format imposé. Celui qui voudrait s'étendre sur le sujet, pourrait puiser dans une panoplie immense de mentalités à travers toutes les époques. Évidemment, la culture antique s'impose d'elle-même, son influence dans la conception de l'art nous ayant quitté que depuis très peu de temps. Tant dans la Renaissance italienne que dans le néo-classicisme académique, pour ne nommer que ces périodes-Ià, la primauté du corps humain a toujours été une facette centrale de l'histoire de l'art et heureusement, les artistes ont toujours su renouveler l'exploitation d'un sujet âgé maintenant de plusieurs millénaires.